Bilan

Bilan
Bonjour,

Il n'est pas facile de reprendre la plume quand on est vraiment dans le feu de l'action.

Je commence à dresser le bilan de mon premier trimestre d'éducateur titulaire .


Le travail en équipe est vraiment un exercice difficile, chaque éducateur a sa propre sensibilité, son seuil de tolérance et sa façon de fonctionner, néanmoins je pense que l'on est tous sur la même longueur d'onde.

Au bout, d'un trimestre, je commence à prendre le rythme... c'est plus compliqué que prévu entre les départs à 6h00 et les retours à 00h00 et les nuits...

Le travail me plais toujours autant, à certain moment c'est dur .
Les situations de conflit sont quasi quotidiennes mais on fait avec.

Comme dit mon ami Souad «  On travail avec de l'humain, il n'y a pas de techniques miracles »...

Toujours s'adapter et restant cohérent avec le cadre, la règle, dans l'intérêt du jeune.

# Posté le mercredi 16 décembre 2009 06:58

J'étais un chef de gang


J'étais un chef de gang
Suivi de Voyage dans le monde des bandes
de Lamence Madzou et Marie-Hélène Bacqué

Lamence Madzou raconte son parcours de leader des 'Fight Boys' : depuis sa découverte de Paris, de la culture des rues, du mouvement hip-hop et de l'univers des bandes, sa violence et ses codes, jusqu'à sa reconversion dans le business puis la prison. Il revient sur son expulsion au Congo en 1997, et sa confrontation aux atrocités de la guerre civile pendant plus de deux ans. Ce livre propose un regard de l'intérieur sur l'expérience des bandes, mis en perspective par une enquête sociologique. Marie-Hélène Bacqué revient sur l'histoire des bandes des années 1980 pour éclairer les enjeux actuels. Comment se constituent-elles et quelles formes prennent-elles dans le contexte de précarisation sociale des années 1980 ? Composées essentiellement de jeunes issus de l'immigration, quelle identité 'ethnique' construisent-elles ?



# Posté le mercredi 25 novembre 2009 11:00

Badinter ... l'ordonnance de 45

Badinter ... l'ordonnance de 45
Communication de Robert Badinter

sénateur, ancien président du Conseil Constitutionnel



Monsieur le président,

Mesdames,

Messieurs,

Je regrette de ne pas pouvoir assister à ce procès symbolique de l'ordonnance du 2 février 1945.

Je vous prie de m'excuser auprès des participants.

Cependant attaché à la réflexion qui vous est proposée je tiens à vous transmettre quelques considérations que m'inspire un sujet sur lequel j'ai eu mille occasions dans le passé récent d'intervenir au Sénat.

Tout d'abord il me semble nécessaire de retrouver ici comme ailleurs le sens de la mesure.

Il ne s'agit pas de nier la réalité quantitative de la délinquance des plus jeunes. Elle n'est plus depuis 2000 ce qu'elle était devenue en une quinzaine d'années ; pour autant, elle reste à un niveau préoccupant. Sans entrer dans de longs développements je constate en parallèle que la fracture sociale à laquelle on devait s'attaquer voici deux campagnes électorales reste une forte réalité.

De même il n'est pas question de nier la plus grande violence des actes commis par des enfants. Fort heureusement tous les mineurs d'âge « en conflit avec la loi « sont loin d'être des criminels, mais ne nions pas que des actes de violence insupportables sont commis par trop d'entre eux.

Le débat sur les réponses à apporter à la délinquance des enfants et plus largement sur la sécurité est légitime. Sans angélisme.

Gardons donc la tête froide : la France n'est pas à feu et à sang du fait de ses enfants. L'insécurité qui menace notre société n'est d'ailleurs pas que dans nos rues. Elle est d'abord sociale.

Deuxième remarque : la justice est-elle restée indifférente devant la réalité sociale et l'attente de nos contemporains. Le garde des sceaux que j'ai été peut témoigner que les tribunaux pour enfants n'ont jamais démissionné de de leurs responsabilités. Ils ont su se mobiliser pour les enfants en danger comme le demandait la société dans les années 80, mais aussi sur les enfants délinquants et à partir des année 92 un véritable aggiornamento a été enclenché ... dans le cadre même de l'ordonnance de 1945, preuve qu'elle n'empêchait pas de s'adapter aux réalités. Les chiffres officiels sont là qui disent ce qu'il en est du prétendu laxisme des tribunaux pour enfants.

Alors faut-il aujourd'hui abroger l'ordonnance du 2 février 1945 et voter sa mort comme il est proposé ?

Je ne le crois pas.

Je ne crois pas que l'ordonnance du 2 février 1945 soit devenue un texte obsolète. Jai suivi de près ses nombreuses adaptations depuis 10 ans. J'en ai combattu certaines avec la plus extrême vigueur, sans toujours être entendu. Je n'ai pas le mythe de la loi gravée dans le marbre. Un texte doit vivre et évoluer. Celui-ci au fil du temps s'est enrichi de ses propres pratiques. Il est opérationnel. On peut encore l'améliorer. En vérité, on doit régulièrement se demander si ses ressorts restent valables ou sont dépassés. On doit bien sûr s'interroger sur ce que l'on nous propose en remplacement : un changement n'est jamais neutre ; a fortiori une révolution.

Je ne crois pas que menacer un enfant d'une sanction pénale soit de nature à le dissuader de passer à l'acte. Il est convaincu de son impunité et de l'incapacité des adultes à l'attraper. Et j'ajoute que la prison reste l'école du crime en relais de ce que nombre de professionnels présents dans cette salle avaient déjà dit.

Cette idéologie de la sanction nous ramène au XIX° siècle.

Le XX° siècle nous a montré que la justice ne doit pas seulement sanctionner le passé – des peines peuvent s'imposer y compris pour les enfants -, mais créer les conditions du respect de la loi demain.

Mais pour prévenir la récidive il faut non seulement rappeler la loi et en sanctionner la violation, mais aussi créer les conditions pour qu'un nouveau passage à l'acte soit, sinon impossible, du moins rendu difficile. Aujourd'hui dans le discours public on doute de l'action sociale et on veut ramener la justice à prononcer des peines. Or s'agissant des plus jeunes, plus que jamais, dans l'intérêt même de la société, il faut garantir ce droit à l'éducation qui est le ressort de notre justice pénal en veillant à ce que des travailleurs sociaux en appoint de parents remobilisés et du jeune lui-même créent d'autres conditions de vie à l'enfant et à sa famille, s'attachent aux difficultés psychologiques et culturelles du jeune. Pour cela il faut du temps et des hommes et des femmes engagés?

Aujourd'hui on atteint des sommets dans l'irrationnel : le simple fait qu'un texte soit daté laisserait à croire qu'il est dépassé. Pourquoi pas abroger le code civil au prétexte qu'il est né en 1804 ?

Je rejoins ici les travaux de la commission sénatoriale de 2002 : avant de changer la loi donnons aux acteurs judiciaires les moyens de l'appliquer.

L'Etat est responsable de ne pas mettre à la disposition des tribunaux les moyens qui lui sont nécessaires pour mettre en ½uvre les mesures éducatives décidées par les juges.

Je ne serais pas surpris si demain des justiciables tentaient d'engager la responsabilité de l'Etat pour non mise en ½uvre des mesures judiciaires. D'ailleurs certains ont déjà commencé.



Changer la loi ne s'impose pas, mais si l'on devait y toucher il ne faudrait pas se soustraire au cadre fixé par la CIDE et ses articles 37 et 40 et aussi par la décision du Conseil constitutionnel du 29 août 2009.

Je relève que pour le Conseil l'atténuation de responsabilité des enfants est un principe à valeur constitutionnelle.

Les lois de mars et août 2007 ont singulièrement relativisé l'accès des moins de 18 ans au bénéfice de l'excuse atténuante. Non seulement les juges peuvent la retirer plus facilement sans même avoir à se justifier – ce qui est un comble -, mais en outre la loi vient la retirer automatiquement pour le mineur en double récidive quitte au juge à la rétablir ... s'il l'ose. Sous entendu on n'hésitera pas à lui demander des comptes si jamais cela tourne mal. Par exemple, si un jeune passe à nouveau à l'acte. On a vu ce mécanisme de culpa bilisation des juges fonctionner autour des suicides de mineurs en prison : incités à être fermes à l'égard des mineurs réitérants, les magistrats ont dû nuitamment rendre des comptes à la Chancellerie sur leurs décisions.

Il ne peut pas y avoir de justice si les juges ne sont pas libres. Ils ne doivent pas être dans l'arbitraire : ils doivent motiver et expliquer leurs décisions, mais ils ne doivent pas être menacés. La pression sur le juge n'est pas gage de bonne justice.

Avant 18 ans une personne est un enfant et doit être jugé comme tel de la même manière que civilement il est traité comme ayant une capacité juridique réduite.

Si les plus jeunes commettent des actes gravissimes de conséquence c'est bien parce qu'ils sont des enfants.

On peut être fermes à leur égard en les traitant comme des enfants.

Le principe d'atténuation de responsabilité doit rester un pilier de notre droit pénal des enfants.

La suppression dans le projet de Code du caractère obligatoire de l'instruction (article 5 de l'ordonnance) m'inquiète ici comme m'inquiète la suppression tout court du juge d'instruction dans la révolution qui nous est promise .

Les enfants sont jugés aujourd'hui sur les faits commis ou non, sur leur personnalité au moment des faits mais aussi et surtout sur ce qu'ils sont devenus depuis. Demain, ils seront jugés uniquement sur les deux premiers items. Juger vite pour juger fort. Est-ce bonne justice ? J'en doute. En tout cas cela ne protégera pas mieux les victimes potentielles.

Je me dois aussi de dire qu'un centre éducatif ne doit pas être une prison et qu'une prison a rarement une vocation éducative. Là-encore la confusion nous guette dans ce qui se fait actuellement.

De même il m'apparaît qu'en toutes circonstances il faut veiller au respect des droits de la défense. Aujourd'hui 60 % des affaires concernant des enfants sont traitées par les procureurs. L'avocat devrait avoir systématiquement sa place dans cette « troisième voie ». On s'engage même dans une voie qu'on avait dit en 2005 ne jamais devoir suivre, celle où le parquet des mineurs juge et le juge homologue les décisions du parquet

Et demain si l'on déjudiciarise la réponse pour les moins de 13 ans qui violeront la loi pénale, je crois indispensable que dans les instances de décisions municipales soit mise en place une vraie défense. Formés et spécialisés, nous avons aujourd'hui dans tous les barreaux en nombre et en qualité des avocats capables de plaider autre chose que l'indulgence.



Si on élargit le débat je m'interroge sur ce qui se dessine : un maire qui non seulement gérerait les politiques locales, mais de plus ferait la loi par arrêtés, qui disposerait d'une police éventuellement armé et qui rendrait « justice » à l'égard des plus jeunes avec une possibilité de les placer en centres fermés comme le suggère la commission Varinard. La République elle-même est en jeu : en quoi la loi sera-t-elle la même du Nord au Midi et de l'Ouest à l'Est ? La « justice » rendue aux plus jeunes dépendra de la commune.

Je ne reprendrai pas cette incongruité juridique qui voudrait, dans le projet de code de justice pénale pour les mineurs, qu'en cas de non poursuites pénales le parquet puisse saisir le juge des mineurs sur intérêts civils avec possibilité pour celui ci de prononcer ... des sanctions éducatives. On en vient à pénaliser la réparation civile.


Voilà ce qu'il en est que de vouloir légiférer à l'émotion, sur des bases non scientifiques mais seulement politiques et avec une idéologie arriérée.

Ne comptez donc pas sur moi pour voter la mort de l'ordonnance sur l'enfance délinquante pour lui substituer un code sur la justice pénale qui en réalité n'est qu'un vulgaire code de procédure pénale sans souffle. En tout cas, sans le souffle de 1945 !


Ce qui nous est proposé est exécrable car il nous fait régresser d'un siècle. Sans compter qu'en arrière fond la reforme des politiques publiques nous ramène avant 1789.

J'ajoute que si la situation est aussi grave qu'il nous est dit, c'est une démarche de consensus qui s'impose autour de quelques repères simples comme ceux que je viens d'avancer : principe d'atténuation de la responsabilité, du temps et du travail social pour changer la situation du jeune, prise en compte des droits des personnes y compris bien sûr des victimes, politique de prévention de la délinquance.

Je crains que ce ne soit pas ce vent qui souffle aujourd'hui. Le sort auquel est voué le Défenseur des enfants est une autre illustration de ce reflux.

Je ne crois pas que la société en sera mieux protégée.

Source :http://www.rosenczveig.com/accueil.cfm sept 2009
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# Posté le mardi 24 novembre 2009 14:57

Tu flippes ta race, bâtard !

Tu flippes ta race, bâtard !
Tu flippes ta race, bâtard ! Sur le langage des cités
Jean-François Dortier

Le «parler jeune des banlieues» n'est pas un langage dégradé du français qui aurait vocation à se généraliser à toute la société. Il relève d'un code interne à un milieu destiné à marquer provisoirement sa différence.

« Ma meuf, quand j'lui dis que j'sors avec des potes, elle bad-trippe grave. » Traduction : « Ma copine, quand je lui dis que je sors avec les copains, elle s'inquiète beaucoup. »

Tout le monde connaît désormais l'usage des mots « meuf » (femme, fille), « keuf » (flic), « keum » (mec), ou même les « remps » (parents). De même le superlatif « grave », qui peut signifier beaucoup, très (« Putain, tu me prends grave la tête ! »), mais peut aussi s'employer pour désigner une personne étrange ou bizarre, plutôt « zarbi » (« Il est grave ! »). Moins connue est l'expression « bad-tripper » qui signifie « flipper », c'est-à-dire angoisser (« Arrête ton bad-trip ! » qui veut dire « T'inquiète pas ! »).

Le « langage des cités » amuse, fascine et inquiète. Il amuse et fascine par son inventivité, sa drôlerie. Témoin : « Il est trop mystique le prof de français, il vient à l'école en vélo ! », le mot « mystique » désignant ici une personne au comportement étrange, différent, atypique (synonyme aussi de space, déjanté...) (1). Cet attrait pour l'exotisme du « parler jeune » explique le succès des dictionnaires de la cité (2), leur introduction folklorisante dans les émissions de télévision, leur usage décalé dans d'autres milieux (« Il est zarbi ce gars ! » entendu dans une salle de rédaction d'une revue de sciences humaines...). Il y aurait même certains linguistes qui idéaliseraient leur objet d'étude, comme le font parfois les ethnologues à l'égard des populations étudiées.

Mais le langage des cités inquiète aussi. On se soucie notamment de la pauvreté et de l'agressivité du vocabulaire employé (« Putain, y m'bat les couilles, ce bâtard », qui choque dans la bouche d'une adolescente de 13 ans). Certains défenseurs de la langue craignent que celle des cités n'en vienne à contaminer la langue française au point de l'appauvrir (les « Ça l'fait ! », « C'est ouf ! », « Putain ! » se sont largement diffusés et entrent peu à peu dans les dictionnaires). Enfin, certains craignent qu'une partie de la jeunesse en vienne à s'enfermer dans un ghetto linguistique. Qu'en est-il vraiment ?

Recherches autour du parler jeune

La langue des cités ou du parler jeune est l'un des objets d'étude favoris de la sociolinguistique urbaine. Les premiers travaux ont été ceux de William Labov, l'un des fondateurs de la sociolinguistique. A la fin des années 60, il fut le premier à s'intéresser au langage argotique (le « slang ») des jeunes new-yorkais du Bronx et de Harlem. A l'époque déjà, on craignait que ce langage atteste d'un appauvrissement de la langue et soit pour les jeunes un handicap socioculturel insurmontable. W. Labov montra alors que le langage des quartiers new-yorkais ne saurait être tenu pour une déformation ou une simplification de l'anglo-américain « correct ». Les changements grammaticaux repérés étaient cohérents entre eux et attestaient d'une variation de la langue officielle et non d'un appauvrissement de l'anglais parlé au sud de Manhattan.

Par la suite, l'étude du « parler urbain » et de ses variations va connaître un essor important. C'est surtout le vocabulaire qui va faire l'objet des études des linguistes, notamment l'invention des nouveaux mots. Parmi les procédés de construction les plus courants, il y a le verlan qui consiste à inverser l'ordre des syllabes (caillera, keufs, feuj) de mots tronqués : on parle d'apocope lorsque la fin du mot est supprimée (assoc pour association) et d'aphérèse lorsque c'est le début qui disparaît (blème pour problème) ; autre procédé courant : l'emprunt aux langues étrangères, qu'il s'agisse de l'anglais (gun, sniffer, bitch qui signifie salope), de l'arabe (un kif), du vieil argot français (clope, sape). L'usage des métaphores est particulièrement prisé. Les seins deviennent ainsi des airbags et une très belle fille une bombe ou, par extension, une mururoa. Une fille peut aussi être désignée comme une belette, une rate, une gazelle, etc. La resufixation consiste à ajouter un suffixe transformant ainsi con en connard ou connasse, crad en crados... On note aussi la réhabilitation de mots en voie de disparition comme « bouffon », « bâtard », le retour d'expressions désuètes et anciennes telles que « moyenner » qui veut dire négocier ou marchander (« J'ai moyenné un bon prix pour la mob. »). Parfois un mot « chic », comme « charmant », est introduit subrepticement (« Sa meuf, elle est grave charmante ! »).

Code secret et we code

On peut s'interroger sur les raisons qui poussent à la création de parlers spécifiques, de langages différents. Contre-culture ? Manifestation d'un jeu gratuit ? Affirmation de soi ? Création inconsciente d'un dialecte local ?

La plupart des spécialistes s'accordent à penser que le parler jeune n'est pas simplement un langage déformé et dévoyé du français ordinaire. Il fonctionne à la fois comme un code secret et une marque identitaire. Code secret : dans Les Céfrans parlent aux Français, deux jeunes enseignants de collège avaient proposé à leurs élèves de rédiger un dictionnaire des mots de la cité. Première réaction d'une élève : « Mais alors, nos parents, ils vont comprendre tout ce qu'on dit ? » La collégienne révélait ainsi que le parler jeune fonctionnait comme un code interne destiné à protéger certains secrets. Ce fut naguère le cas de l'argot, langue de marginaux qui cherchaient à se dissimuler (3). Le parler jeune permet de parler entre soi, à l'insu des parents, des professeurs, des policiers. Il permet de se moquer de quelqu'un dans le métro sans qu'il comprenne. C'est un jeu très pratiqué par les enfants dans les cours de récréation.

Il est aussi un marqueur identitaire : il vise à se distinguer. Au même titre que la façon de s'habiller, la façon de parler est une marque de distinction. De ce fait, lorsque certaines expressions se diffusent largement et deviennent courantes, elles sont remplacées par d'autres (4).

Le parler des cités relève donc comme un « we code », selon la formule du linguiste John J. Gumperz (5) : il a pour fonction explicite de se distinguer du « they code » (le parler légitime). Mais le principe de différenciation s'efface vite dans la mesure où la ville entraîne une tendance à la rapide diffusion des innovations. Comme le notait Louis-Jean Calvet dans Les Voix de la ville(6), deux logiques inverses travaillent les parlers urbains : une tendance à la différenciation contrebalancée par une tendance à la normalisation. C'est d'ailleurs un processus général qui marque toutes les modes : dès qu'un signe original de distinction, établi pour se démarquer, a tendance à se diffuser (par mimétisme), il perd de son originalité ; ce signe une fois propagé, les initiateurs de la mode doivent inventer de nouveaux signes de démarcation. Voilà d'ailleurs pourquoi les inquiétudes sur la contamination de la langue dominante par le parler des cités sont infondées.

Certains linguistes parlent de « diglossie » pour caractériser la langue des jeunes. La diglossie, qui se distingue du multilinguisme, se manifeste par la coexistence de deux langues ayant chacune une fonction différente. On peut supposer que le parler jeune n'est utilisé qu'au sein d'un groupe de pairs, mais qu'ils savent s'en défaire dans d'autres contextes : le travail, l'école, la famille... On dit « mes parents » à l'école et « mes remps » avec les copains. A chaque lieu son langage. En faveur de cette diglossie, on peut remarquer que le parler jeune est justement propre à une génération et que, devenus adultes, les adolescents savent en général s'en défaire.

Mais, à l'inverse, certains linguistes s'inquiètent qu'à cause de la prégnance du parler jeune dans les cités, certains en viennent à ne plus savoir parler le français « correct ». Jean-Pierre Goudaillier, professeur à la Sorbonne et auteur de Comment tu tchatches !, craint quant à lui qu'une véritable fracture linguistique vienne se superpose à la fracture sociale et enferme les jeunes des cités dans une sorte de ghetto culturel.


NOTES

1
Voir sur le Web l'excellent Dictionnaire de la Zone de Cobra le Cynique.
www.cobra.perso.cegetel.net/

2
Voir par exemple É. Girard et B. Kernel, Le Vrai Langage des jeunes expliqué aux parents, Albin Michel, 1996 ; F. Hernandez, Panique ta langue, éditions du Rocher, 1996 ; N. Saiki et P. Aguillou, La Teci à Panam. Parler le langage des banlieues, Michel Lafon, 1996 ; P. Pierre-Adolphe, M. Mamoud et G.-O. Tzanos, Tchatche de banlieue, Mille et Une Nuits, 1998 ; B. Seguin et F. Teillard, Les Céfrans parlent aux Français. Chroniquede la langue des cités, Seuil, 1998 ; J.-P. Goudaillier, Comment tu tchatches ! Dictionnaire du français contemporain des cités, 3e éd., Maisonneuve et Larose, 2001. Pour une synthèse, voir M.-M. Bertucci, « Les dictionnaires de parlers jeunes (1980-2000) : de l'argot aux français non conventionnels », in collectif, Français des banlieues, français populaires, université de Cergy-Pontoise, 2004.

3
A. Becker-Ho, Du jargon. Héritier en Bastardie, Gallimard, 2002.

4
T. Bulot, Langue urbaine et identité, L'Harmattan, 1999.
5
L'expression « we code » provient de J.-J. Gumperz, Discourse Strategies, Cambridge University Press, 1982.
6
L.-J. Calvet, Les Voix de la ville, Payot, 1994.

Source : http://www.scienceshumaines.com/index.php?id_article=4808&lg=fr
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# Posté le lundi 09 novembre 2009 08:15

Désarroi à la Protection judiciaire de la jeunesse

Désarroi à la Protection judiciaire de la jeunesse
Après la tentative de suicide d'une directrice et alors que les services sont en pleine restructuration, des salariés font état des difficultés de mener leur mission.


En pleine restructuration, la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) a le blues. Désormais, les éducateurs sont priés de se préoccuper davantage des mineurs délinquants, abandonnant à l'Aide sociale à l'enfance (dépendant des conseils généraux) les mineurs victimes bien que ce soient souvent les mêmes publics.

Le malaise a pris un tour nouveau, le 15 septembre lorsque Catherine Kokoszka, la directrice départementale de la PJJ de Paris a tenté de se suicider sur son lieu de travail. L'une de ses amies et collègue avait confié que cette professionnelle reconnue était passée à l'acte, notamment en raison de ses conditions de travail. Un véritable «choc» à la PJJ, explique son directeur Philippe-Pierre Cabourdin, assurant que le dialogue social est aujourd'hui rétabli. Mais, pour Carlos Lopez (SNPES-PJJ/FSU) qui a proposé avec les autres syndicats un moratoire, hier, il y a certes «un changement de ton», mais «on ne voit pas qu'elle est la marge de man½uvre».

On devrait y voir plus clair dès aujourd'hui. Michèle Alliot-Marie, la garde des Sceaux, reçoit les directeurs départementaux et interrégionaux pour une réunion exceptionnelle et devrait esquisser les nouvelles orientations pour la PJJ. Libération a rencontré plusieurs de ces personnels qui ont souhaité rester anonymes (prénoms d'emprunt).

Marie éducatrice

«J'ai participé à une structure expérimentale en 2007. Sept jours sur sept, il fallait être présent. Beaucoup d'investissement. La première année était un test, mais nous n'avons pas été soutenus par la direction bien que repérés comme structure modèle. A partir de mars 2008, nous n'avons plus eu de chef de service. Nous avons dû assurer nous-même la direction. Finalement, un chef de service est arrivé avec 6 ou 7 titulaires. Une véritable équipe éducative. Tout pouvait redémarrer. Mais la nouvelle équipe a eu à peine le temps d'essuyer les plâtres qu'on nous annonce que l'expérience va prendre fin. Nous n'avons pas réussi à comprendre pourquoi on fermait. On a quand même fait tourner la boutique. Les résultats étaient bons.»

Paule, chef de service

«Il y a des directives très fortes de l'administration qui demande un recentrage dans le cadre pénal. Mais on ne peut pas réduire un jeune à l'acte qu'il commet. Quand on a les éléments de contexte familial, on peut trouver beaucoup de raisons à ce qui l'amène à se trouver dans cette situation. Avant, pour des jeunes qui étaient pris en charge dans le cadre pénal, on pouvait une fois la mesure terminée demander éventuellement au juge une mesure d'assistance éducative. Aujourd'hui, on a le sentiment que l'éducatif n'est plus la priorité. Ce qui intéresse, ce sont les chiffres, les tableaux, savoir où sont les jeunes, s'ils ont une activité parce qu'on suppose que s'ils n'ont pas d'activité ils peuvent "redélinquer"- ce qui est aussi une réalité - mais les choses ne se débloquent pas en un mois, deux mois. C'est un travail de fourmi, le travail éducatif. Il faut du temps, on n'a plus la possibilité d'avoir du temps.

Lorsqu'on a fermé mon service, mon premier souci a été de protéger les gens. Il ne fallait surtout pas en parler à l'extérieur. J'avais l'impression d'être dans un secret de famille. Les gens se sont d'un coup démobilisés. Je craignais que les collègues en arrivent à des... C'est très lourd, très mortifère. Heureusement, on était une équipe de gens solides. Il n'y a pas eu de soutien, y compris de la hiérarchie directe. Les directeurs sont coincés. Ils disaient : "J'applique les consignes de mon administration."»

Michel, éducateur

«Cela fait un an qu'on se fait marcher dessus et ça continue. D'abord, on exige de nous de faire du pénal et plus de civil. T'as pas le choix. Tout cela se fait dans le cadre de la RGPP [politique budgétaire, ndlr], même si ce n'est pas dit comme ça. On nous dit : "Montez des projets" et ensuite "on arrête tout".

On sent la volonté que l'éducateur devienne protéiforme, qu'il puisse tout faire. Mais ce n'est pas le sens de notre métier. On se retrouve avec beaucoup d'arrêts maladie et une organisation catastrophique. Il y a un fossé qui s'est creusé entre la culture PJJ de terrain et l'administration qui a les couilles pressées au niveau budgétaire. Aujourd'hui, on nous dit que deux personnes doivent occuper 9 m2 dans les locaux. Les architectes calculent tout ça, mais plus personne ne parle plus du lien entre les gens, de l'accueil des familles. Cette culture de la PJJ qui est en train de s'essouffler, ça se voit aussi avec le profil des directeurs. Pour devenir directeur, il y a deux voies d'accès. Une en interne, l'autre en externe. Avant, ceux qui y arrivaient en interne étaient majoritaires. Maintenant, ils sont très minoritaires. Les directeurs qui sortent par exemple de l'université ou de l'administration pénitentiaire n'ont pas la même expérience, ni la même approche. Ils sont facilement formatés. Avant, les directeurs départementaux faisaient le lien avec l'administration. Nous n'avons plus aucun levier pour nous faire entendre. Les gens sont laminés.»

Patrick, éducateur

«Une partie de l'équipe a été mutée en juillet 2008 et un an plus tard, on leur a demandé de retourner dans les anciens locaux. Les gens sont ballottés sans comprendre pourquoi. En attendant, on doit continuer à suivre des jeunes. Il y a du mépris, aucune reconnaissance, jamais de concertation et beaucoup d'inquiétude quant à notre statut et aux missions qui en découlent. Je n'arrive pas à lire ce qu'ils veulent faire de la PJJ. Comment aider des jeunes à anticiper, prévoir et se projeter, quand on n'y arrive plus soi-même ?

Je me demande si nos décideurs et notre administration n'ont pas une image un peu caricaturale de notre métier, de tout le travail élaboré depuis trente ans dans la prise en charge des adolescents délinquants. Ils réduisent les résistances internes à une posture idéologique (soixante-huitarde et permissive) dans une société et une opinion publique qui voudrait plus de sécuritaire. Bien sûr, on fait ce métier avec des valeurs, mais c'est pour aller à la rencontre du public. Ce n'est pas une posture.
tentative de suicide d'une directrice et alors que les services sont en pleine restructuration, des salariés font état des difficultés de mener leur mission.




Source : www.liberation.fr



# Posté le vendredi 06 novembre 2009 15:44