III-CAPACITE A S'ADAPTER
1) Aspect théorique et analyse de la dynamique de groupe
De nombreux chercheurs précurseurs en sociologie tels que E.Durkheim, M.Weber nous ont permis de comprendre la fonctionnalité des valeurs. Elles permettent de donner un sens commun pour guider les actions d'une société ou d'un groupe. Au regard de ce que nous avons pu relater sur le déroulement de cette semaine d'activités de médiation éducative nous pouvons relever et définir les valeurs qui nous ont porté durant cette semaine. Les valeurs principalement dégagées ont été le respect, la tolérance, la solidarité, la laïcité. Ceci étant dit, les valeurs énoncées se traduisent et s'interprètent différemment selon les individus constituant le groupe. Pour nous, la difficulté s'est éprouvée lorsque nous avons eu à trouver un consensus sur les normes. Notre groupe a eu beaucoup de difficultés à s'organiser au départ, et a dû s'adapter aux différents imprévus. Néanmoins des normes que nous décrirons en seconde partie, ont pu émerger. Peut-on parler pour autant d'une véritable cohésion d'équipe ?
Reprenons donc la définition introduite par Roger Mucchielli dans son ouvrage « Le travail d'équipe ? ». Ce dernier nous décrit sept caractéristiques nécessaires pour que l'on puisse parler « d'équipe ». En premier lieu le « petit nombre » est une caractéristique définit comme nécessaire pour qu'il y ait une efficacité, ensuite « la qualité des liens interpersonnels » est décrite comme étant fondamentale : les personnes liées doivent avoir une certaine conscience d'appartenance et une certaine forme de culture commune. « L'engagement personnel » est une autre caractéristique importante : chacun doit apporter sa compétence, sa technique, mais aussi sa personne. « L'équipe n'est pas une addition d'êtres, mais une totalité, un groupe vivant et évolutif ». L'équipe est aussi caractérisée par son « unité particulière », une unité sociale spéciale. Elle doit avoir une « intentionnalité commune vers un but collectif accepté et voulu », elle engendre également des « contraintes pour les membres » et nécessite enfin une « organisation ». Il est intéressant de pouvoir, à partir de cette définition, comprendre et expliquer comment les difficultés ont pu émerger au sein de notre groupe. Nous avons eu, dès le départ, des problèmes d'organisation du fait de notre trop grand nombre, ce qui a aboutit, a fortiori, à diviser le groupe en sous groupes, par moments, pour que le quotidien soit viable. Ensuite on a pu constater une certaine défaillance au niveau de l'organisation quotidienne, peut-être du fait de l'absence d'un véritable leader de groupe qui aurait pu être désigné au préalable. Enfin il n'apparaît pas clairement que notre groupe ait éprouvé une « unité particulière » car les emplois du temps de chacun étant modifiés ne perturbaient pas vraiment l'ensemble du groupe. En définitive le groupe a certainement établit une façon de vivre ensemble avec certaine caractéristiques de ce qu'on peut appeler « une équipe », notamment grâce une certaine forme de culture commune (définie par un ensemble de valeurs) ; mais pour autant on ne peut dire que nous avons constituer une vraie équipe.
Notre groupe a eu du mal à émerger en tant qu'équipe, mais il a néanmoins réussi à favoriser une certaine cohésion pour que des normes apparaissent .R.Mucchielli reprend la définition de la « cohésion » de Schachter : cela « représente la totalité des forces qui poussent les membres à rester dans le groupe... ; elle augmente avec la valence du groupe pour ses membres » c'est-à-dire la valeur attractive pour ses membres. Cet attrait a deux sources : les activités du groupe et l'attrait des membres les uns pour les autres. Si l'on utilise cette définition, on peut clairement dire que les activités collectives ont amenées une certaine cohésion, de même, si le groupe reste parfois éparpillé, on note une bonne entente entre les membres et surtout un respect mutuel qui ont favorisés cette cohésion. Dans la suite de son ouvrage, Mucchielli évoque la nécessité d'avoir un passé commun pour que la coopération se fasse et du fait de mieux connaître les membres d'un groupe pour permettre de renforcer la confiance entre eux. Cet élément nous a peut-être manqué dans l'organisation ainsi que dans la communication au sein du groupe.
Nous avons réussi a instaurer des normes pour vivre ensemble qui nous ont permis de passer une semaine viable, toutefois nous parlerons plutôt de « solutions de sauvetage » palliant une organisation chaotique au départ. La dynamique de notre groupe a été caractérisée par un rythme assez lent au niveau de l'organisation des activités. Il semble intéressant de noter l'importance de la pratique du jeûne par certains membres du groupe, qui a beaucoup influencé le rythme de vie de l'ensemble des membres. On retrouve ici la valeur de la laïcité, fédératrice, que nous avons respecté en laissant la liberté de chacun dans l'exercice de sa religion. Par ailleurs on pourrait se demander comment le groupe aurait organisé la semaine en dehors de la période de Ramadan, à savoir quelle aurait été l'organisation des repas et des activités du matin.
Finalement cette semaine nous aura permis à chacun de mieux se connaître. Bien que nous ayons rencontré quelques difficultés dans l'organisation qui ont freiné la cohésion d'équipe, nous avons réussi grâce au respect des valeurs que nous nous étions imposées et malgré le poids du cadre institutionnel ; à vivre ensemble en tant que groupe hétérogène et à faire en sorte que cette semaine se déroule agréablement.
2) Expérience vécue durant les AME
Pour nous, la capacité à s'adapter au présent est fonction des valeurs et normes communes. Etant tous des éducateurs du ministère de la Justice et un groupe plutôt agréable et soudé, nous pouvions penser que nous avions en commun les valeurs de tolérance, d'ouverture d'esprit et de laïcité mais les normes qui les définissaient étaient certainement différentes : nous partions à l'aventure à dix-neuf, une semaine, sans vraiment nous connaître...
Avant de commencer, il faut souligner que dans notre projet initial, deux matinées et une journée étaient consacrées à l'association Rivages propres (à nettoyer les plages du littoral).Malheureusement, celle-ci ne nous ayant pas confirmé la possibilité de travailler avec eux, nous avons du nous adapter sur le moment et envisager de nouvelles solutions. Nous y reviendrons.
Les repas
Lors de notre arrivée, après avoir fait les courses, la préparation du repas du soir s'est faite de façon naturelle : certains d'entre nous voulant découvrir la préparation de la « Chorba » (soupe traditionnelle du Ramadan), dans le gîte du Héron, où les légumes avaient été entreposés. Notre première norme commune était instituée : la préparation du souper ainsi que sa prise se ferait de façon commune dans ce gîte central.
Le lendemain matin, alors que rien n'était encore décidé, nous nous sommes levés chacun à notre rythme. Les lève-tôt, tentant de trouver d'autres personnes réveillées se sont tous retrouvées à prendre le petit déjeuner dans le gîte des hirondelles (le dernier), le plus petit. Chacun a pris la matinée pour se retrouver : certains sont partis en ballade, d'autres se sont préparés, d'autres encore ont préparé le repas du midi pendant que les jeûneurs se reposaient de s'être levés à l'aube. Et tous les autres matins se sont passés plus ou moins dans cette ambiance calme, permettant d'avoir des moments de tranquillité et d'isolement pour se retrouver et ne pas toujours être à dix-neufs. Même si certains regrettaient de ne pas avoir d'activité, la deuxième norme s'était mise en place : chacun se lèverait, se préparerait à son rythme et organiserait sa matinée comme il l'entendait, seul ou en petit groupe selon les intérêts de chacun (du moment que personne n'était en retard pour partir en activité l'après-midi).
La troisième norme est particulière. En effet, celle-ci unie tout comme désunie le groupe. Il s'agit du repas du midi. La question ne s'est même pas posée à l'esprit du groupe : par respect, nous ne préparerons ni ne mangerons dans le gîte du Héron mais celui des Mouettes, la porte entrouverte pour garder le contact avec nos collègues jeûnant.
De la même façon, les tâches ménagères qui auraient pu être source de conflit, se sont toujours faites naturellement. Nous n'avons pas eu à mettre en place des tours ou des services, chacun se mettait à faire quelque chose selon les besoins, particulièrement après les repas. Ces tâches étaient devenues non pas des corvées mais une autre activité collective agréable, drôle...
Les activités
En ce qui concerne les activités prédéfinies dans le projet : Pirogue des mers et Paint-ball (nous reviendrons sur Nausicaa après), tout s'est bien passé malgré un climat pas toujours clément pour des activités extérieures et le groupe a souvent du porter les individualités moroses ou un peu en retrait à certains moment. N'oublions pas que vivre au quotidien avec plusieurs personnes qui ne sont pas votre famille ni des amis de longue date, peut parfois devenir lourd même si tout se passe le mieux du monde, et c'est une chose à ne pas oublier lorsque nous sommes en foyer et que les jeunes ont du mal ou craquent voire explosent.
Trois personnes ont refusé de participer au Paint-ball pour des raisons personnelles, politiques et/ou de santé. Personne ne les a jugées, ni exclus par la suite, d'autant plus qu'elles ont profité de ce moment pour aller acheter le cadeau commun pour l'anniversaire du trésorier. De ce fait, même si elles n'étaient pas avec nous, elles ont permis que le soir nous soyons tous réunis autour d'une occasion particulière à partager nos jérémiades sur nos bleus.
Cette activité a permis de mettre en exergue une valeur commune qui est le respect, respect de l'opinion individuelle, de l'autre en général.
De plus, suite à l'abandon de notre projet rivage propre, nous avons mis en place des activités à la carte selon celles proposées par la structure d'accueil (grâce au trésorier qui à fait les comptes tout au long de la semaine). Celles-ci nous ont permis de nous diviser en plusieurs petits groupes selon les choix de chacun. Ici aussi le respect fut une valeur consolidante car tout le monde n'a pas les mêmes envies, plaisirs ou encore capacités et cela n'a pas été un problème, tout le monde s'y est retrouvé.
Par ailleurs, les veillées proposées dans le projet initial se sont plus ou moins réalisées. Certains ont proposé des animations, d'autres se retrouvaient pour discuter mais aucune activité ne commençait avant que le thé à la menthe traditionnel ne fut servi comme pour marquer la fin de journée, démarrer la soirée dans une ambiance chaleureuse et conviviale.
Enfin, lors de la visite de Nausicaa, plusieurs raisons extérieures ont divisé le groupe. Rappelons que cette visite se faisait le samedi matin en théorie et l'après-midi était consacrée à la voile. Le temps ne le permettant pas, la voile fut annulée la veille et rien ne pu être organisé.
De ce fait, nous sommes arrivés à Boulogne sur Mer le samedi à l'heure du déjeuner : une partie d'entre nous est allée visiter alors que l'autre est allée manger. Lorsque le repas (pour les uns) fut terminé, la visite (pour les autres) l'était aussi. Du fait, alors que certains s'ennuyaient de n'avoir rien à faire à part attendre, les autres découvrait le site, plus ou moins pressés. Le moment du départ fut alors laborieux, sans vraiment d'au revoir, mais une envie commune de rentrer au plus vite chacun chez soi.
Avec le recul et la frustration de cette dernière journée plus ou moins ratée, nous avons pris conscience que nos valeurs communes de tolérance, de respect de l'autre, de laïcité étaient en fait régulées par l'hébergement dans lequel nous nous retrouvions tous les soirs pour échanger, lors du repas et des veillées...